Chapelle St Jacques

Descendons maintenant du choeur où nous nous sommes arrêtés à contempler ce beau spectacle et en passant de nouveau dans le transept , regardons encore ces magnifiques verrières aux couleurs veloutées et pleines de corps , à l’éclat si puissant , aux perspectives profondes ; contemplons ce bel ensemble de peintures murales , de bas-reliefs décorés , de vitraux étincelants de clarté , et puis descendant un peu , dans la petite nef du côté de l’Epître ou du midi , nous rencontrerons bientôt une délicieuse chapelle , séparée de la petite nef par une clôture en chêne toute décorée d’ornements d’architecture travaillés avec goût , et dans cette chapelle une fresque déjà ancienne attirera notre attention . Elle redit en effet une partie de l’histoire de notre collégiale , celle qui est relative à la possession du chef de saint Jacques-le-Majeur .

Ainsi que je l’ai expliqué plus longuement dans un travail spécial , publié en 1860 (1) , le chef de saint Jacques-le-Majeur fut donné par Charles-le-Chauve à l’abbaye de Saint-Vaast d’Arras . En 1166 , après une première translation à Berclau et une seconde à Arras , le comte de Flandre , Philippe d’Alsace faisant valoir des prétentions spécieuses plutôt que des droits réels , enlève lui-même la précieuse relique et la dépose dans l’église collégiale d’Aire . Elle est revendiquée par l’abbaye de Saint-Vaast , un procès a lieu en cour épiscopale de Thérouanne , puis en cour de Rome , l’archevêque de Reims , le métropolitain d’alors , est chargé par le Pape de décider la question du litige ; bref , bien des années après , et sous le successeur de Philippe , l’affaire s’arrange , en ce sens que le chef est coupé en deux sur le grand autel de l’Eglise Saint-Pierre , et Aire en conserve la moitié , les os de la face , la partie postérieure est rendue à Arras .

Dès lors on dépose cette grande et insigne relique dans une châsse de vermeil entouré d’anges et d’un beau travail , de pieux fidèles viennent de toute part vénérer le chef du grand Apôtre , des miracles s’opèrent , et jusqu’à la révolution c’est une série de visites , de supplications , d’honneurs , de prodiges , qui se succèdent sans interruption dans cette chapelle où nous sommes .

La fresque ici peinte a pour objet toute cette belle histoire .
Cette peinture occupe toute l’ogive du fond de la chapelle Saint-Jacques : elle est divisée en deux parties bien distinctes , celle du haut , qui est comme le titre et le frontispice de toute l’histoire , les quinze compartiments du bas , qui renferment cette histoire elle-même .

Dans la première on voit Saint-Jacques assis sur un trône , sous un baldaquin dont deux anges soutiennent les rideaux . Ces anges sont vêtus et accusent une époque assez ancienne . L’Apôtre est nimbé , il tient de la main gauche le bourdon et la gourde du pèlerin de Saint-Jacques , attribut bien connu ; de la droite il bénit . Ses pieds sont nus , comme il convient à un Apôtre :  » Qu’ils sont beaux sur les montagnes les pieds de celui qui annonce la parole de Dieu !  » Il a le manteau rouge du martyr . Autour de lui et à genoux sont les dix chanoines d’Aire qui ont restauré la fresque . Ils ont le petit collet blanc rabattu très faiblement encore , le large surplis sans collet avec les grandes manches pendantes ; ils portent leur aumusse d’une manière précisément inverse de celle dont nous la portons aujourd’hui . Une inscription , qu’il est facile de lire sur la planche jointe à ce travail , dit que ce sont les dix chanoines d’Aire appelés de Capelbrouck qui ont restauré cette peinture . Nous renvoyons pour l’intelligence de cette expression et en général pour tout ce qui concerne le chapitre d’Aire , à l’excellent travail de M. J. Rouyer .

Le premier des quinze compartiments qui viennent ensuite nous représente sur le premier plan le martyre de Saint-Jacques . L’Apôtre est à genoux ; Herode avec le sceptre et la couronne , est debout , entouré de soldats . Le bourreau lève déjà le glaive qui va trancher la tête du saint . Dans le lointain on aperçoit la mer et la barque où va être déposé le corps de Saint-Jacques . C’est une manière ingénieuse d’indiquer le transport de ce corps en Espagne .

Au second compartiment nous sommes avancés dans l’histoire de 800 ans . C’est l’empereur Charles-le-Chauve qui est dans un monastère de l’Espagne , à Saint-Jacques en Galice . Un prêtre revêtu du large surplis et de l’étole droite et de même largeur partout , tient respectueusement , les mains couvertes d’un voile blanc , le chef de Saint-Jacques , et il va le remettre à l’empereur . Des rayons entourent la relique : des cierges allumés brillent en son honneur . L’aigle noir à deux têtes désigne l’Empereur d’Occident , les montagnes dans le lointain , indiquent le pays d’outremonts où l’on se trouve alors .

Dans le troisième tableau l’Empereur est debout , la couronne fermée avec le globe et la croix sur la tête ; son manteau doublé d’hermine est bleu semé de fleurs de lys . Il remet le chef à un abbé de l’ordre de Saint-Benoît , qui a la crosse avec la partie courbe tournée en dedans . De nombreux religieux sortent d’un monastère ; l’un d’eux porte à la main une très riche monstrance d’un beau modèle surmontée d’une fleur de lys ; de l’autre côté est la suite du prince . Il est facile de comprendre qu’on a voulu représenter ici le don de la relique fait par Charles-le-Chauve à l’abbaye de Saint-Vaast d’Arras .

Le quatrième tableau représente sans doute la translation de la relique de Berclau à Arras . L’abbé de Saint-Vaast , Martin , emporte la relique ; Roger Dapifer avec ses soldats le protège et l’accompagne . Toujours il y a un linge entre la main et la relique ; toujours aussi de brillants rayons entourent le chef sacré .

Au cinquième tableau le comte Philippe d’Alsace ( la couronne de comte en tête pour le désigner ) , emporte le chef de Saint-Jacques . L’abbé et ses religieux semblent le supplier , en même temps que le peuple ; tous ont une attitude à la fois respectueuse et indignée . Dans le fond on voit de nombreux bâtiments . Des religieux et des hommes du peuple sont réunis par groupes et s’entretiennent avec animation .

Dans le sixième compartiment , un prélat en rocher , avec la chape riche à fermoir orné de pierres précieuses , paraît écouter avec attention , peser , examiner des raisons qui lui sont données par un seigneur à la tête d’une troupe où s’élève un étendard au lion de Flandre ; de l’autre côté sont des ecclésiastiques nombreux , en habit de choeur . Dans le lointain on voit une ville aux nombreux clochers . Evidemment le peintre a voulu représenter ici l’archevêque de Reims luttant contre les fausses raisons du comte de Flandre et l’amenant peu à peu à de meilleurs sentiments .

Au septième tableau , la lutte est terminée : le comte remet à l’abbé de Saint-Vaast la plus grande partie du chef de Saint-Jacques , mais il en retient la partie antérieure ou la face que tient entre ses mains un chanoine d’Aire . Les deux portions du chef sacré sont entourées de rayons et portées l’une et l’autre à l’aide d’un voile blanc . Dans le fond est un hôtel , l’autel majeur de l’église de Saint-Pierre , d’Aire , sur lequel la section vient d’être opérée .

Les compartiments suivants , à l’exception du onzième , réservé pour une scène spéciale et pour la signature , nous offrent les détails très curieux de divers miracles dus à l’invocation du saint , dans sa chapelle de l’église d’Aire . Aussi , cette chapelle se voit-elle toujours au premier ou au second plan dans chacun de ces petits tableaux . La châsse magnifique , sorte de paradis terrestre où résident des Chérubins entourant le buste où est renfermé le chef de saint Jacques , et dont la description mériterait un travail spécial , cette châsse occupe toujours le rang principal . Des cierges brûlent en l’honneur du saint ; des corps privés de vie sont déposés au pied de son autel ; des prêtres revêtus de l’étole imposent les mains sur des enfants et tiennent sur leur tête la chandelle bénite ; des pèlerins fervents sont prosternés devant la relique sacrée ; des soldats ; des princes viennent implorer la protection du saint Apôtre ; c’est toute une série de scènes vives et animées où la foi ardente se répand en prières efficaces et où la bonté de Dieu vient soulager ses enfants dans la peine , par l’intermédiaire d’un de ses plus grands saints .

Le onzième compartiment renferme ce que l’on appelle ordinairement la signature. Un chanoine à genoux , dans l’angle gauche , derrière l’inscription , est probablement le premier donateur . Peut-être , cependant , est-ce le chanoine Adam Caron , qui fit , en 1604 , diverses fondations relatées dans l’inscription qui occupe ce même angle et cache le bas du personnage en question . Cette inscription est d’ailleurs de beaucoup postérieure à notre peinture , et elle cache une autre inscription dont on ne voit plus que la partie inférieure . Celle-ci était l’ancienne et aurait pu nous éclairer d’une manière certaine sur l’âge de notre beau monument . Quoi qu’il en soit , ce compartiment nous représente les trois actes de la fin d’un chanoine donateur défunt . On le voit d’abord malade dans son grand lit à baldaquin , il est revêtu de l’étole rouge . Un prêtre , en chape bleue à franges d’or et au chaperon d’une coupe fort gracieuse , maintient dans la main du moribond un cierge allumé . Un autre lit dans un livre . Plus loin , le chanoine est mort , et un prêtre est en prière à côté de lui . Dans le fond du tableau , on aperçoit le convoi funèbre : ce sont , comme nous venons de le dire , les trois principales parties de la vie d’un chanoine donateur de ce monument .

Ici , comme dans les autres tableaux , il y a à remarquer les costumes ecclésiastiques ou autres , les ornements sacrés , les usages liturgiques , toutes choses qui sont dignes au plus haut point de l’attention du spectateur .
Le sanctuaire de cette chapelle , aujourd’hui dédiée au Sacré-Cœur de Jésus , a été orné de peintures et de décorations d’une grande richesse : c’est l’un des endroits les plus recueillis de cette Eglise , tout entière si calme , si religieuse , si recueillie .

La chapelle parallèle , dite du Saint-Viatique , est aussi fort ornée . Elle offre des inscriptions et des souvenirs locaux faciles à comprendre et qui n’ont pas besoin d’explication .